La famille

La famille, ce sont les proches. Très proches: père, mère, frère(s), sœur(s). On y ajoute parfois les grands-parents, oncles et tantes. Pour moi, ce fut un modèle « réduit »: je n’ai connu que ma grand-mère maternelle, mon père, ma mère et mon unique frère. Et puis trois tantes, des demi-sœurs de ma mère. Ce n’est évidemment pas un vaste univers. Mais cela vaut parfois mieux!

Côté paternel…

Que dire des origines de la famille? Mon nom est incontestablement latin, et mes ancêtres paternels étaient établis dans le Canton du Tessin en Suisse. Apparemment, ils vivaient dans un tout petit village près du Saint-Gothard, dans la Valle Leventina, nommé Anzonico. En 1667 la moitié du village – dont l’église – fut emportée par un glissement de terrain. Fut-ce la période où mes ancêtres l’ont quitté? C’est possible! En tout cas, ils ont été s’établir à Lugano, et plus tard en Lombardie, dans la région au nord-ouest de Milan. Il semble que la famille suivait les principes de succession traditionnels: l’aîné héritait des biens mobiliers, le puiné entrait dans les Ordres, le cadet dans l’administration et le benjamin dans l’armée,  les filles se mariant ou entrant au couvent.

Agostino, lors de son arrivée en Argentine, en 1894

Au milieu du XIXème siècle mon arrière-grand-père, Antonio, vivait à Gallarate (où se trouve à présent un des aérodromes de Milan) et mon grand-père, Agostino, y est né le 6 décembre 1862.  C’était lui le benjamin: il sera donc militaire!

Maria Gianni, avec sa petite-fille Lelia, alors novice chez les Salesiennes (1913)

Sa mère s’appelait Maria Gianni. Elle était une « supporter » de l’action de Saint Jean Bosco et se montrait très active dans le domaine de ses œuvres. Le fils aîné, Domenico, suivra une carrière politique et aurait été Syndaco (maire) de Sesto Callende. Le puiné, Angelo, fut prêtre, devint « monsignor » et Camérier Secret du Pape, officiant à Somma Lombardo. Le cadet, Giovanni, était un artiste, spécialiste de la restauration des fresques dans les églises. Il devait y avoir un autre frère, décédé avec sa femme et l’une de ses filles lors d’une épidémie de choléra, mais je n’ai pas connu son nom. Sa fille survivante, Lelia, est « entrée en religion » chez les Salésiennes. La famille comptait aussi une fille, Maria, qui est elle aussi devenue religieuse.

Domenico, politicien, propriétaire terrien (vignobles), avait deux fils dont mon père n’a pas retenu les noms.

Donc, après des études de comptabilité, mon grand-père est devenu soldat dans les « Bersaglieri » ou Chasseurs Alpins en mars 1882.

Comme il ne veut pas bénéficier de « recommandation » (ce qui mène toujours à se retrouver avec un fil à la patte) il va débuter au bas de l’échelle et, en quelques années, atteindra le grade de Sergent-fourrier. Il va devoir cependant, fin 1886, abandonner sa carrière militaire suite à des ennuis de santé, et se retrouvera à travailler pour les chemins de fer, en tant que sous-chef de gare à Milan. Je n’ai pas trouvé de renseignements sur cette période, et mon père n’en connaissait pas plus.

Monsignor Angelo, « provosto » de Somma Lombardo, Camerier Secret du Pape Pie XI, sera toujours pour mon père un oncle affectionné

Pour des raisons pas très claires (femme ou politique?) il va quitter ce poste pour émigrer en Argentine! Cela se passe en 1894. Arrivé à Buenos-Aires il pourra y bénéficier de l’appui de la communauté italienne, et trouve un premier emploi comme comptable-caissier dans un « restaurant » sans étoile, où il devait travailler protégé par une grille de la mauvaise humeur des (nombreux) clients mécontents… Mais Agostino a de nombreux talents, dont celui d’apprendre très vite. Il parle bientôt couramment l’espagnol, en plus de l’italien et du français qu’il pratique déjà parfaitement. Cela lui permet d’accéder à une situation confortable, et de participer à la vie culturelle de la capitale.

Giovanni, l’artiste, avec son fils Teo qui, d’emblée, semble avoir détesté mon père!

C’est ainsi qu’un jour il connaîtra le coup de foudre pour une ballerine de l’Opéra de Buenos Aires, des sentiments partagés qui se concrétiseront bientôt par un mariage. Eléonore Bolle était Belge, du namurois, dotée d’un caractère bien trempé, et elle en aura besoin. C’est qu’il faut nous replacer à cette « Belle Époque » qui n’était »belle » que pour les gens bien pensants et bien nantis.

Maria, religieuse salésienne, restera en contact avec son neveu.

Dans l’esprit de ces gens, une ballerine n’était guère plus qu’une sorte de prostituée. En Argentine, cela pouvait passer, mais en Europe, dans une famille plutôt conservatrice, imaginez la tempête que ce genre de nouvelle pouvait soulever…! La situation obligea Éléonore à détruire tous ses souvenirs de jeunesse et de sa carrière: aucune photo de cette période ne nous est donc parvenue. Le couple va vivre heureux, mais ce ne fut qu’en 1903 qu’il leur naquit un fils – qui restera unique – qu’ils baptisèrent Alberto, Angelo, Antonio. « Alberto », parce que sa mère n’aimait pas son prénom « Éléonore » et aimait utiliser son deuxième, Albertine, « Angelo »

Éléonore et Alberto: 2 ans!

fut pour son oncle et parrain (ce religieux Salésien n’avait pas désapprouvé la « mésalliance »), et ‘ »Antonio » pour son grand-père paternel. Vers 1906, souffrant sans doute du « mal du pays, ils décidèrent de revenir en Europe.

Agostino et Alberto, à Buenos Aires, peu avant leur départ pour l’Europe. Affectés sans doute du « mal du pays » et désireux de revoir leurs familles, ils s’embarquèrent sur un voilier long-courrier pour six semaines d’un voyage assez éprouvant! De celui-ci mon père n’avait gardé que de vagues souvenirs, l’un de ceux-ci étant la gîte du bateau qui faillit un jour envoyer sa mère par-dessus bord!

Mon père n’avait pas gardé beaucoup de souvenirs de son arrivée en Belgique, sauf qu’il pleuvait…

Alberto en 1905-6, en Gaucho…! Photo sur métal, très abimée!

Il y eut, bien sûr, la tournée des visites à la famille de sa mère. Celle-ci avait deux sœurs: Françoise et Angèle. Angèle était célibataire, Françoise veuve d’un certain Berdoux, maître d’armes français (tué accidentellement par un de ses élèves dit-on…).

Alberto en 1910…

Elle et Angèle étaient corsetières et indépendantes. Une

Alberto (à dr.) et son ami « inséparable » Jules Wendel

anecdote amusante: lors de l’institution du service militaire obligatoire Angèle reçoit des « papiers de milice », avec convocation au « Petit Château ».

Alberto en 1912…

Elle s’y est donc rendue, à la grande confusion du corps de garde qui ne savait que faire. Appelé, l’officier de garde, tout aussi bouleversé, fit informer le colonel, qui vint lui même s’assurer de

Françoise Bolle ne pourra jamais récupérer ses biens en France...

Françoise Bolle ne pourra jamais récupérer ses biens en France…

l’aventure. L’affaire se termina dans le salon de Madame la Colonelle, autour d’une tasse de thé. A cette époque on n’imaginait vraiment pas une femme dans l’armée!

De la « tournée » des familles, mon père n’avait pas gardé énormément de souvenirs, ou alors il préférait ne pas en parler. En Belgique, elle semble avoir été assez réduite. Il faut aussi rappeler que les déplacements, à l’époque, n’étaient pas aussi aisés, et qu’une visite en province s’apparentait souvent à une expédition!

Le « dandy »…

Mon père se souvenait de sa grand-mère, qui portait le

L’homme à la voix caverneuse…

nom très wallon de Vande Venne (orthographe verbale), et qui vivait, semblait-il, près de Bouge. Il avait mieux gardé souvenance des cousins Leroux, très différents l’un de l’autre, qui habitaient du côté d’Andenne. Le plus jeune, style « dandy », avait la réputation (assez justifiée) d’être un coureur de jupons. L’aîné, ingénieur, portant barbe « à la royale » (Léopold II), était un homme très grave, avec une voix caverneuse! Il y avait aussi les cousins Bovesse, et d’autres dont il oublia les noms car ils furent perdus de vue dès la première guerre.

A table de g. à dr. Alberto, Agostino, Angelo, Éléonore et mon arrière-grand-mère.

Si la rencontre avec la famille en Belgique n’offrait pas

Mon arrière-grand-mère au nom très peu wallon...

Mon arrière-grand-mère côté « belge » au nom très peu wallon…

de problème, il n’en était apparemment pas de même en Italie! Les préjugés y étaient nettement plus implantés, et l’ancienne profession de ma grand-mère restait « scandaleuse »! Heureusement, Angelo, mon grand-oncle salésien, et mon arrière-grand-mère, avaient un esprit particulièrement ouvert, et se firent photographier à table, en famille, pour inciter  les « autres » à la tolérance. La leçon fut reçue et temporairement acceptée. Mais après la mort de mon grand-père, seuls les « religieux » de la famille (son oncle Angelo, sa tante Maria et sa cousine Lelia) continueront à correspondre avec mon père. Pour les autres, ce sera le grand silence de l’oubli… Mon père, en tout cas, ne se souvenait pas d’un accueil chaleureux, et ne fut jamais tenté de reprendre contact avec ses oncles et cousins. Son père n’a jamais non plus essayé de lui apprendre l’Italien, ce qui ne simplifiait évidemment pas la communication!

A Bruxelles, mes grands-parents s’installèrent d’abord rue Royale Ste Marie, ce qui leur offrit une splendide vue sur l’incendie de l’hôtel communal de Schaerbeek en 1911. Puis mon grand-père trouva une situation dans une société de vente et exportation de dentelles, qui lui offrait aussi un logement de fonction au 44 de la rue St Pierre, au centre-ville. Il s’y occupait de la comptabilité, mais aussi des relations avec l’étranger, ce qui l’amenait à voyager assez fréquemment, notamment en Suisse et en Italie.

Pendant que voyageait mon grand-père, Alberto découvrait avec sa m§re les « merveilles » de Bruxelles, comme ici, le tout nouveau « Pavillon chinois » à Laeken…

Mon père avait été mis aux études à l’Institut St Louis, et ne tarda pas à se faire une bande d’amis d’enfants des environs de la Grand-Place, dont Armand Pagnoulle, Charles Chantraine
et Jules Wendel. Cette « bande » va s’étoffer et, s’inspirant des idées du scoutisme naissant, s’organiser avec drapeau, uniformes et un nom: C.M pour « Chantraine et Meersman », les co-fondateurs de l’organisation. Il faut préciser que ces « bandes urbaines » de l’époque n’avaient rien à voir avec le phénomène  synonyme de nos jours! Pourtant les jeunes de ce temps n’avaient guère de possibilités de se distraire: pas de radios, pas de GSM, pas d’ordinateurs et autres « tablettes », pas de cinémas, pas de drogues… Mais ils savaient lire, et ils dévoraient des

Alberto aimait le scoutisme et s'y donna à fond.

Alberto aimait le scoutisme et s’y donna à fond.

grands écrivains d’aventures comme Karl May, Mayne Reid, Fenimore Cooper, Jules Verne et autres… Leurs jeux consistaient généralement à reconstituer ces grandes aventures et à innover dans les scenarii…  Il existait d’ailleurs une autre grande « bande » concurrente à Bruxelles: celle du « Capitaine Noir ». Les rencontres tournaient régulièrement à de – gentilles – bagarres où on risquait tout au plus quelques bleus ou un œil au beurre noir, car elles avaient leurs règles et il y avait des choses qu’on ne faisait pas! Les filles n’étaient pas admises dans les « bandes », ce qui simplifiait quand même beaucoup les choses en évitant les rivalités « amoureuses »… Le « Capitaine Noir » et sa compagnie finiront  par se rallier aux C.M. dans une grande célébration fraternelle…

1914. L’invasion allemande va provoquer de grands changements, non seulement dans la vie quotidienne du pays, saigné à blanc par l’occupant, mais aussi dans la vie familiale. Agostino, Italien, est encore neutre et donc libre de voyager. Ses employeurs l’envoient donc en mission en Suisse et en Italie. A l’époque les trains n’étaient pas chauffés et il contracte une pneumonie pendant son voyage de retour. Sa pneumonie se complique en pleurésie, et – les antibiotiques n’existant pas encore à ce moment – il meurt le 4 décembre 1914.  Pour Alberto et sa mère c’est la catastrophe: les « généreux » employeurs les jettent sans délai hors de leur appartement sans se préoccuper de savoir s’ils ont trouvé de quoi se loger! Charmante situation en plein hiver! Éléonore va trouver une chambre dans la rue de Flandre, pour se donner le temps de se retourner. Horreur: ce galetas est infesté de punaises, se baladant sur les murs, le plafond, et de là jouant aux parachutistes pour grouiller sur le lit! Inutile de dire que ce sera une nuit blanche!  Excédé, Alberto, qui possède un clairon, ouvre la fenêtre et, avant que sa mère puisse l’en empêcher, joue une sonnerie dans la nuit! Branlebas dans les environs, et surtout au Petit Château tout proche, où les Allemands croient à une contre-offensive belge! La nuit ne sera plus calme pour personne!  Le clairon mystérieux est toujours recherché!

La période de guerre fut très difficile pour Eléonore, d’autant qu’à l’époque il n’était pas facile de trouver du travail, surtout pour une femme, en Belgique occupée. Elle va donc se lancer dans tous types de petits travaux, allant jusqu’à « jouer » à la marchande de quatre saisons… Elle avait, heureusement, gardé des amies de ses années de théâtre, et elle pu, grâce à elles, profiter d’opportunités. Pour les CM c’était aussi une période difficile, même si les Allemands n’interféraient pas directement dans les activités « scoutes », sauf en ce qui concernait le port de l’uniforme et du « Gilwell », le « couteau scout », tous deux interdits. (A noter que l’appellation « Gilwell » n’est apparue qu’après 1919, quand l’organisation scoute acheta le domaine portant ce nom). Évidemment, les réunions devaient se tenir en forêt ou à la campagne, car les rassemblements n’étaient pas autorisés. Le camping se résumait à dormir à la belle étoile et les « hikes » à profiter des circonstances comme, en 1917, du gel complet du canal pour une excursion sur la glace jusqu’à Vilvorde.

Peu avant l’Armistice, début novembre 1918, une partie de l’armée allemande va se révolter.

L’ancienne Gare du Midi, place Bara. On aurait pu conserver au moins cette majestueuse façade! Mais à Bruxelles …

A Bruxelles les mutins occupèrent le centre-ville et la Gare du Midi, les « réguliers » tenant la gare du Nord (laquelle était alors située sur la place Rogier). La démarcation entre les deux zones était loin d’être claire et pouvait varier d’une heure à l’autre. Dans la partie « libérée » les drapeaux belges sont arborés sans réactions des « révoltés », qui n’hésitent pas à fraterniser avec la population. Alberto décide de profiter de cette occasion pour endosser son uniforme et aller faire une ballade en ville! Très mauvaise idée car il passe, sans le savoir, la ligne de démarcation, et se fait arrêter par une patrouille de « réguliers » qui le prennent pour un Américain à cause de sa tenue!

Gare du Nord. C’était le « fond » de la place Rogier… là où « on » a préféré voir construire un « building »…

Il a beau essayer d’expliquer qu’il est Argentin – donc « neutre » – et n’est pas un militaire, soit on ne le comprend pas, soit ses gardes décident de s’amuser à ses dépens… Et il se retrouve dans un des halls de la Gare du Nord, avec des prisonniers anglais et américains en attente de transfert vers l’Allemagne. Pendant la nuit, qu’il passe à même le sol, un officier complètement ivre le prend en grippe, lui balance un Lüger sous le nez en proférant menaces et insultes, et lui assène une gifle magistrale avant qu’un de ses collègues puisse l’entraîner! Au petit matin

L’uniforme scout d’Alberto, à l’époque, pouvait porter à confusion…

les gardes réveillèrent tout le monde à grands cris. Ils formèrent de petits groupes et les emmenèrent dans les rues du quartier pour y mendier du ravitaillement! Les Bruxellois, déjà manquant de tout, se montrèrent très généreux, offrant café et tartines! Ramenés à la Gare, les prisonniers sont alors rassemblés dans un hall de départ. C’est là qu’un officier s’avise enfin de ce qu’Alberto porte un uniforme scout et pas américain, et qu’il le fait sortir des rangs. Heureusement, il parle Français et se fait expliquer la situation. Il va décider de le libérer et le conduira jusqu’à la ligne de démarcation, lui confiant que lui-même à des fils scouts, et lui conseillant de ne plus prendre de risques pour quelques jours encore car la guerre est pratiquement finie! Eléonore était aux quatre cents coups! Elle avait fait la tournée des hôpitaux, des commissariats de police, et le retour du fils prodigue se partagera entre embrassades et bonnes leçons!

Les quelques jours précédant le retour du Roi et de la Reine serviront de cadre à une très grande confusion. Le 18 novembre, la Gare du Midi explose: soit les Allemands, soit des pillards, ont déclenché l’explosion de wagons de munitions! Un énorme incendie se déclare, le feu se communiquant d’un train à l’autre de wagons abandonnés sur les voies de garage, bourrés d’obus et explosifs de toute sorte, déclenchant leurs mortels feux d’artifice en succession. La police, les pompiers sont débordés et les scouts sont réquisitionnés pour aider au sauvetage des nombreux blessés et au maintien de l’ordre. La Gare du Midi présente une vue apocalyptique: le feu partout, des corps carbonisés gisant entre les voies, des explosions semant encore la mort aux alentours. Un des CM sera tué aux côtés d’Alberto par un tronçon de rail qui lui trouera la poitrine…  Le cauchemar durera près de deux jours! D’autres explosions s’étant déclarées dans les autres gares bruxelloises, les autorités provisoires demandent aux CM d’assurer la garde de la zone de triage de la gare de Schaerbeek. Pas trop rassurés d’avoir à affronter des voleurs, probablement armés,  à mains nues, les scouts se procurent des carabines Mauser dans un des wagons, et avec elles mettent en fuite ou capturent plusieurs pillards, ce qui leur vaut d’être confirmés dans leur droit de détenir et porter leurs armes (la première « loi sur les armes » ne date que de 1933).

Une des premières réunions « libres » des CM, ici aux Quatre-Bras de Tervueren. Alberto est le troisième à partir de la droite.

Les CM lors de la cérémonie d’admission au sein de la Fédération Scoute. Mais où se trouve Alberto?… Je ne sais plus!

Après cet épisode pour le moins guerrier et dont il sort indemne, Alberto sera victime de la fameuse « grippe espagnole ». A l’époque, pas d’antibiotiques et les hôpitaux sont bourrés. Les morts se multiplient et, considérant qu’il n’a plus rien à perdre, il va se mettre à fumer des cigares « Avanti » (ces petits cigares italiens tout tordus) hérités de son père, qui le rendront plus malade que la grippe! Mais il semble bien que celle-ci n’y résista pas, puisqu’il y survécut! Il y gagnera malheureusement la mauvaise habitude de fumer! Entretemps les scouts ont repris leurs activités « normales » et, en 1919, les CM, grossis des effectifs de la « bande » du Capitaine Noir, vont rejoindre la Fédération Scoute. Cela donnera lieu à une grande réunion, à laquelle participeront de nombreuses personnalités. Les Scouts, à cette époque, étaient considérés avec beaucoup de sérieux, et non comme un simple mouvement de jeunes destiné à les amuser par des jeux quelque peu

Toujours prêts, par tous les temps… Alberto est derrière, 4ème à partir de la droite.

enfantins… Une vision née à notre époque, sous l’influence du détestable « politiquement correct » infectant toutes les couches de notre société. Il est vrai que les scouts « traditionnels » sont particulièrement dangereux dans cette optique, puisqu’ils sont destinés à donner aux jeunes les réflexes nécessaire à leur self-défense dans tous les pièges que pourraient leur tendre la société. Comment pouvoir encore les manipuler dans ces conditions? Inadmissible! Aucun effort ne sera épargné pour « casser » cet esprit dans le mouvement, et trop d’unités cèderont à la voix des sirènes du « modernisme »…

Pour en revenir aux CM, ils se diviseront en différentes unités au début des années ’20, et suivront dès lors l’histoire du mouvement scout.

Pour Éléonore et Alberto ces années d’après-guerre ne sont vraiment pas très favorables. L’argent commence à manquer et il devient de plus en plus difficile de financer les études de mon père. Il faut aussi déménager – une fois de plus – et s’installer dans un quartier qui tombera bientôt victime de la Jonction: la place de Dinant, ex-place de Bavière.

Le porche d’accès côté Steenpoort dans les années ’20.

Le nom était dû à l’Électeur de Bavière, grand bienfaiteur de la Ville, ce qui n’empêcha pas les ultra-nationalistes de l’après-guerre de la faire débaptiser, avec la rue du même nom, par haine de tout ce qui évoquait l’Allemagne! Les mentalités et l’instruction, chez nos politiciens, n’ont malheureusement guère changés! Il n’en subsiste aujourd’hui que deux côtés, qui ne ressemblent plus à rien de ce qui existait à l’époque. D’autant qu’elle était alors séparée de la rue des Alexiens par une double rangée de maisons, construites dos à dos. Du côté où se trouve aujourd’hui le boulevard de l’Empereur il y avait aussi un bloc de maisons, là où devait se dresser l’ancienne porte et prison de la Steenpoort, vers la rue d’Or à laquelle on

La Montagne des Géants vue de « l’intérieur »…

accédait par une ruelle en « S » terminée par un passage voûté, appelée « Montage des Géants », débouchant là où se dresse toujours la tour dite « Anneesens », alors dissimulée dans la cour d’une boulangerie. Disparu aussi le bâtiment qui occupait le centre de la place de Dinant, lequel avait abrité successivement depuis 1702 la « Petite Boucherie »,  une salle de concert, une synagogue, une « Maison du Peuple », une fabrique de lanternes et des logements sociaux…  Tout cela a été nivelé dans les années ’50, soi-disant pour la Jonction: on sait depuis longtemps que si l’on produit de la dentelle à Bruxelles, ce n’est  certainement pas dans les services de l’urbanisme… Mais que cela ne nous empêche pas de constater que le siège du P.S., lui, est situé là où s’érigeait jadis l’antique prison…

Éléonore a pu louer une maison à un prix très bas car elle était « hantée »! Ce genre de

Voilà où se trouvait le Théâtre de la Bonbonnière dans les années 20-30. Le bâtiment est toujours là, avec sa grande baie en demi-lune au 1er étage, mais le théâtre, qu’est-il devenu? Aujourd’hui (novembre 2012) l’immeuble vide et non classé paraît être très menacé de démolition…

phénomène ne l’inquiétait pas, et mon père ne se souvenait pas d’avoir été dérangé le moins du monde par des fantômes, malgré les mises en garde des voisins. Entretemps Éléonore a trouvé un petit job grâce à ses relations artistiques: tenir le vestiaire du « Théâtre de la Bonbonnière » à la rue du Fossé-au-Loups. C’était en fait une petite salle à l’italienne, toute en hauteur, avec une scène comme un mouchoir de poche. On y jouait surtout des revues, fort à la mode en ce temps. On y accédait par le café qui occupait le rez-de-chaussée. Ce n’était évidemment pas très rémunérateur, mais cela permettait de faire bouillir la marmite… jusqu’à ce que l’inflation réduise sérieusement le pouvoir d’achat. Alors plus de chance pour Alberto: il doit abandonner ses études d’architecte et trouver du travail. Il va s’essayer dans plusieurs métiers, notamment comme bijoutier, avant d’être engagé comme surveillant de chantier par un entrepreneur qui réalisait les nouvelles cité-jardins d’Anderlecht et Ruysbroek-Lot. Il lui fallait se lever avant l’aurore, car le travail débutait à 7 heure, et se rendre sur place à pieds ou avec le premier tram vicinal. C’était tuant! Heureusement, son patron – qui roulait dans une sportive Bugatti –  lui achètera bientôt un vélo, indispensable pour se déplacer d’un bout à l’autre de ses immenses chantiers.

Le déménagement dans le quartier de la Montagne-des-Géants sera une importante étape pour Alberto, car c’est là qu’il rencontra Marie-Joséphine Wilkin, ma mère, qui habitait la maison voisine.

Côté maternel…

Assez paradoxalement, alors que cette partie de ma famille est d’origine belge, je dispose de beaucoup moins d’informations précises quant à mes aïeux! Les indications que j’ai pu recueillir par ma mère et ma grand-mère maternelle se sont malheureusement avérées peu fiables ou peu utilisables.

Pour rester « côté maternel », je vais d’abord parler de la famille de ma grand-mère, Maria

Pierre Bonhomme, un fameux lapin…!

Bonhomme, que j’ai heureusement pu connaître. Son père, Pierre Bonhomme, d’origine liégeoise, était le dernier maître-verrier de cette famille. Le cristal ayant détrôné le verre artistique, il « émigra » vers Maestricht, où il occupa un poste de chef de fabrication aux Manufactures Impériales et Royales de Céramique. Il y fit la connaissance de la fille de l’un des actionnaires, Anne-Marie Gilissen, et l’épousa contre l’avis de la famille. Installés dans une maison qu’elle possédait en propre, en face de l’usine, ils y créèrent un commerce de soupe pour les ouvriers… Le succès fut

Anne-Marie Gilissen. La photo a malheureusement été très abimée…

retentissant, et bientôt Pierre va pouvoir ouvrir un « grand magasin » entrée libre dans la rue Neuve de la cité mosane. Il va aussi produire 13 enfants avec sa première épouse, dont Maria, née le 15 octobre 1871, sera la dernière. Son épouse étant décédée, sans doute épuisée par ses nombreuses maternités, il va se remarier avec une veuve dotée déjà de deux enfants, auxquels il en ajoutera six…!

Maria va faire des études dans les meilleures écoles. Comme elle n’a pas un caractère facile, elle est envoyée en pension à Mannheim. Les écoles allemandes avaient alors une excellente réputation (justifiée). Les relations qu’elle se créera là-bas lui seront en tout cas bien utiles durant les années de guerre. Mais, à son retour des études,

Maria Bonhomme, une fille pas facile du tout!

Maria n’est apparemment pas ce qu’on appelait « une fille sage ». Elle tombe amoureuse d’un beau marin, Maximilien van H***, capitaine d’un voilier long-courrier de la Compagnie des Indes néerlandaises, et veut s’enfuir avec lui. L’époque n’est pas encore à la tolérance, et c’est la police qui viendra la rechercher à bord, alors que le navire est prêt à larguer les amarres, car le capitaine était déjà marié et sa famille a déposé plainte… Scandale! Il faut lui faire quitter les Pays-Bas et la marier en hâte. Un candidat est trouvé dans la région de Liège, à Lixhe (les liens familiaux sont utiles parfois…): Nicolas Wilkin, veuf de Marie-Catherine Levaux, avec trois filles, et un

Guillaume Wilkin et sa famille, vers 1865-66. Nicolas est le « bébé » qu’ils tiennent sur leurs genoux. Je ne sais ce qu’est devenu son frère aîné.

fils qu’il perdra l’année même de son remariage. Fils cadet de Guillaume Wilkin, un agriculteur, il est né à Lixhe le 16 septembre 1864, et y exerce la profession de grossiste en grains. Ses filles sont Eva (13.12.1892), Jeanne (14.11.1895) et Laurence (14.05.1898). Son fils René (20.04.1894) décédera le 25 juin 1902 des suites d’une de ces maladies qu’on ne savait pas comment soigner à

Photo de famille 1903 ou 1904. Marie-Joséphine est le bébé. Jeanne à g., Laurence à dr. derrière, Eva à dr. devant.

Photo de famille 1903 ou 1904. Marie-Joséphine est le bébé. Jeanne à g., Eva à dr. derrière, Laurence à dr. devant.

l’époque. Le mariage eut lieu le 14 juin 1902 et, miracle! Marie-Joséphine, ma mère, est née le 19 juin, cinq jours plus tard. Chacun en tirera les conclusions qui lui plaisent… nous n’avons jamais su la vérité…! Nicolas est un père assez dur, mais juste. Quant à ses filles, si les deux plus âgée acceptent leur belle-mère, la plus jeune n’en fera pas autant et quittera la maison aussitôt que possible. Je ne l’ai vue qu’une fois dans ma vie, parce que nous étions allés avec ma tante Jeanne la rencontrer, même pas chez elle, à l’Ile Robinson de Visé.

Kanaal01

Un des « bateaux Bonhomme », comme le « Stella » ou le « Koningin Wilhelmina », ici sur le canal Liège-Maestricht (qui n’existe plus), empruntés souvent par ma grand-mère et ma mère.

C’est aussi vers cette époque que meurt Pierre Bonhomme. Inutile de dire qu’une guerre impitoyable se déclencha entre les héritiers! D’une part les enfants du 1er lit, d’autre part les autres et la « veuve éplorée »… Un procès va naître qui durera plus de quinze ans et s’interrompra sans conclusions réelles, la plupart des parties disparaissant les unes après les autres, et l’argent s’épuisant à payer notaire, avocats et avoués, finalement seuls à en tirer profit! Pour cette affaire Maria se rendait régulièrement à Maestricht, utilisant un des « bateaux Bonhomme » à

Un "tonneau" ce n'était certes pas le summum du confort pour une centaine de kilomètres... mais on "faisait avec"...

Un « tonneau » ce n’était certes pas le summum du confort pour une centaine de kilomètres… mais on « faisait avec »…

bord duquel elle était accueillie comme passagère d’honneur, accompagnée de ma mère, trop jeune pour comprendre ce qui se passait vraiment. Ces

Eva fit sa communion à Liège...

Eva fit sa communion à Liège…

bateaux, propriétés d’Arnold Bonhomme (un cousin?), assumeront la ligne Liège-Maestricht jusqu’en 1938. Entretemps les affaires de Nicolas périclitent et en 1906 la famille quitte Lixhe pour Ivoz-Ramet. Les choses semblent se passer de plus en plus mal car, en 1913, elle se retrouve à Ganshoren, drève

... tout comme Jeanne.

… tout comme Jeanne.

de Rivieren 11. Ma mère se souvenait de ce voyage avec Nicolas, dans un « tonneau », petite voiture légère à cheval, tandis que sa mère utilisait le train. Je n’ai jamais su grand chose du séjour à Ganshoren qui, à l’époque, était encore « à la campagne ». Ma mère fut mise en pension dans

A l'école d'Anderlecht, Marie-Joséphine n'était pas très heureuse. Et cela se voit

A l’école d’Anderlecht, Marie-Joséphine n’était pas très heureuse. Et cela se voit

une école catholique, à Anderlecht, et de ses sœurs je sais seulement que Eva était « placée » dans une famille à Lixhe. Quant à Jeanne et Laurence je crois qu’elles étaient probablement logées chez un membre de leur famille maternelle à Nivelle-Lixhe, où ma mère résida aussi un temps. Elle y avait gardé de bonnes relations car mes parents s’y rendirent encore en visite -à vélo! – pendant la deuxième guerre. En tout cas elles ne semblent pas avoir été à Ganshoren à ce moment, ma mère ne me parlant jamais d’elles quand elle évoquait ce séjour. Il était courant, à cette époque, de

Une jolie communiante, mais pas très souriante...

Une jolie communiante, mais pas très souriante…

« placer » les filles dans des familles comme aides-ménagères jusqu’à ce qu’elles rencontrent (ou qu’on leur trouve) un « garçon honnête » qui veuille les épouser. Cela leur permettait de gagner un peu d’argent (souvent confisqué par la famille) et leur apprenait les réalités de la tenue d’un ménage. Cela pouvait aussi leur rapporter un bébé non souhaité, auquel cas elles se faisaient éjecter

Maria et Nicolas se rendirent déjà à Heist cette même année, et s'y firent photographier sur carte-postale, envoyée à Marie-Joséphine à Nivelle-Lixhe

Maria et Nicolas se rendirent déjà à Heist cette même année, et s’y firent photographier sur carte-postale, envoyée à Marie-Joséphine à Nivelle-Lixhe

et par leur employeur (très souvent responsable ou l’un de ses fils), et par leur propre famille! Pas facile d’être jeune à l’époque! C’est en l’église St Pierre d’Anderlecht, près de la chaussée de Mons, que Marie-Joséphine fera sa communion solennelle cette même année 1913. Le séjour bruxellois ne se prolongera pas: le 4 août 1914 les Allemands envahissent la Belgique, et les nouvelles de leurs massacres et exactions provoquent l’exode des familles qui en ont la possibilité. Maria Bonhomme possédait une maison à Heist, sur la digue, et ils vont s’y replier, croyant, naïvement, qu’ils y seraient à l’abri! Vain espoir: arrivent bientôt une batterie d’artillerie bavaroise et de l’infanterie prussienne. Une chance dans ce malheur: plusieurs officiers des premiers sont connus de Maria, qui a fréquenté leurs familles au temps de ses études, et seul le rez-de-chaussée de la maison est « réquisitionné » pour l’état-major des artilleurs.

Pour Marie-Joséphine cette période est plutôt heureuse. Les Bavarois l’ont adoptée comme « mascotte », lui pardonnent toutes ses bêtises et lui font des petits cadeaux. Seul un officier de liaison Prussien reste de glace, et il devient bientôt son souffre-douleur, la victime de tous les mauvais tours possibles. Il vitupère, tempête, se plaint à ses collègues, en vain! « Bubbi » est la protégée de tout l’état-major! Un jour d’hiver cependant, elle joue sur un brise-lame et remarque une sorte de phoque grimpant sur son extrémité. Curieuse, elle se dirige vers ce « gentil animal ». Heureusement pour elle, le Prussien est sur la plage et s’aperçoit du manège. Il crie, l’appelle, mais elle l’ignore. Il pique alors un véritable sprint, sortant son pistolet, risquant mille fois de glisser sur les pierres, la rattrape et la tire violemment derrière lui, avant de vider son chargeur sur l’animal qui disparaît dans mer. Il lui assène alors une gifle magistrale avant de la ramener  à ses parents, et d’expliquer qu’il était originaire de la Baltique, que l’animal était un « lion de mer », et qu’un enfant de son village avait un jour été enlevé par l’un d’entre eux dans de mêmes circonstances.  Son geste apportera au Prussien la sympathie des Bavarois et l’amitié de Marie-Joséphine, à laquelle il confiera qu’il avait aussi des enfants, dont une fille de son âge. Il faut préciser qu’à cette époque l’armée Allemande n’était pas un corps monolithique, l’Empire étant une sorte d’état de type fédéral où certains royaumes et principautés conservaient leur propre armée avec un état-major commun. Bavarois et Prussiens ne s’entendaient guère, et les frictions étaient nombreuses. Par exemple, lorsque l’avion du Roi Albert était repéré, faisant une reconnaissance, les Prussiens demandaient aux artilleurs de tirer dessus et ceux-ci refusaient carrément car « c’était le mari de leur duchesse »! Les Bavarois n’étaient d’ailleurs pas heureux d’avoir à participer à cette guerre contre la Belgique, ni d’être assimilés aux Hannovriens et Saxons qui s’étaient livrés à de nombreux excès lors de l’invasion. Mais ils n’avaient pas le choix! Marie-Joséphine se souvenait des nombreuses bagarres opposant les « bleus » (Bavarois) aux « gris » (Prussiens), dont certaines n’étaient pas loin de l’affrontement armé!

Une enfant bien sage, mais presque aveugle...

Une enfant bien sage, mais presque aveugle…

Pendant que Marie-Joséphine profitait de ces vacances forcées, Maria et Nicolas jouaient le rôle de maîtres de maisons pour les officiers » ennemis ». Cela leur permettait d’entendre beaucoup d’informations par le biais des conversations tenues sans méfiance à portée d’oreille. Nicolas avait pris l’habitude d’aller jouer aux cartes dans un bistrot local, dont le tenancier informait les Alliés, et y rapportait le contenu des renseignements surpris. Malheureusement les Allemands n’étaient pas aussi bêtes qu’on nous les présente dans la plupart des films, et leur police militaire, ayant découvert le réseau (dénonciation?), organisera une rafle dans le bistrots en question alors que Nicolas s’y trouvait. Inutile de dire que sa position privilégiée au siège de l’état-major le désignait comme suspect principal! Il n’était pas question, à cette époque, de Gestapo et tortures diverses, mais l’interrogatoire était plutôt sévère! Nicolas nia tout, mais l’officier des Renseignements, pas du tout convaincu de son innocence, décida de le déporter comme « travailleur volontaire » en Allemagne. Prévenue par des voisins, Maria demanda à ses amis allemands d’intervenir. C’est l’officier prussien qui se dévoua, car il connaissait bien le responsable de la Kommandantur, ce qui lui permit de ramener à la maison un Nicolas quelque peu penaud. Mais tant lui-même que les Bavarois conseillèrent d’envisager un retour à Bruxelles, car la suspicion policière risquait de rendre la situation de plus en plus inconfortable pour tous. D’ailleurs la marine anglaise était venue bombarder Heist, et cela donnait à ce départ une justification raisonnable et non suspecte.

Le retour vers Bruxelles s’effectua, non plus dans le « tonneau » (le cheval ayant été réquisitionné), mais par les trams vicinaux à vapeur qui, à l’époque, permettaient de se déplacer dans toute la Belgique. Les trains étaient à ce moment réservés aux déplacements militaires. A Bruxelles la situation est peu claire pour moi. Il semble que la famille trouva logement à Boitsfort. Ma mère souffre à ce moment d’une affection oculaire et les médecins pronostiquent qu’elle en deviendra aveugle.  Maria ne se décourage pas: une fois de plus ses « bonnes relations » allemandes sont mises à contribution, car le frère d’une de ses condisciples est un ophtalmologue de grand renom qui a été affecté à l’Hôpital Militaire d’Ixelles.  Celui-ci accepte de procéder à un examen, et il ne partage pas le pessimisme de ses collègues, décidant  d’entamer un traitement quotidien. Comme Marie-Joséphine ne peut se déplacer seule, un soldat allemand en convalescence est affecté à la chercher et la reconduire à Boitsfort. Le traitement s’avère efficace et après quelques semaines les yeux sont sauvés, mais des lunettes seront nécessaires pour lire.

Je n’ai pas de renseignements quant à ce que furent les occupations de Marie-Joséphine ou de Nicolas durant les années de guerre. Maria, elle, profitant de ses bonnes relations allemandes, obtint un ausweiss lui permettant de se rendre aux Pays-Bas neutres où se prolongeait la guerre entre les héritiers de Pierre Bonhomme. Ces voyages s’effectuaient en train et ma mère ne l’accompagnait plus, sauf lors du premier qui se fit en compagnie d’une comtesse de Liedekerke. Celle-ci emportait ses bijoux et, pour éviter les problèmes douaniers, Maria les cacha dans le sac à main de Marie-Joséphine. Ni les Allemands, ni les douaniers

Léontine Bonhomme et Jean Wingen. Jean était un artiste qui n'avait aucun goût pour l'armée ou la guerre!

Léontine Bonhomme et Jean Wingen. Jean était un artiste qui n’avait aucun goût pour l’armée ou la guerre! Il évitera le service militaire prussien et va d’ailleurs adopter, dès qu’il le pourra,  la nationalité néerlandaise

hollandais ne s’intéressèrent à ce réticule, au grand soulagement de la comtesse! Un soulagement qui ne survécut pas à la séparation, car plus jamais elle ne donna signe de vie! A Maestricht Maria avait gardé de bonnes relations avec sa demi-sœur Léontine, laquelle avait, avant la guerre, épousé un séduisant étudiant allemand, venu pour y étudier la peinture: Jean (Jan ou Johan) Wingen. Ce dernier devint un artiste très apprécié de « l’école de Maestricht » entre les deux guerres, mais n’anticipons pas. Les voyages à Maestricht durent cependant cesser car, vu le nombre important de Belges quittant le pays par les Pays-Bas, pour passer en Angleterre et rejoindre l’armée assiégée derrière l’Yser, les Allemands vont boucler totalement la frontière et tous les ausweiss seront supprimés.

Mrie José vers 1919, avec son petit fox "Max".

Marie Joséphine vers 1919, avec son petit fox « Max ».

Je n’ai eu pratiquement aucune information sur ce qui s’est passé dans la famille entre 1915 et 1918 comme, par exemple, à quel moment elle s’installa place de Dinant. Je sais que ma tante Jeanne les y rejoindra, alors que Eva resta dans la région liégeoise où elle était « en service ». Mais ce que fera ma mère durant ces trois années m’est inconnu. Il semble qu’elle a suivit des cours de couture ou qu’elle a travaillé comme apprentie dans un atelier de confection. Une chose est certaine: au début de 1919 elle s’est installée « à son compte » et, ayant racheté un lot de tissu enduit de gutta-percha pour la fabrication de ballons,  elle s’est lancée dans la confection d’imperméables. Très commerçante, elle y rencontrera un grand succès. Malheureusement, étant mineure, tous ses

Intoxiquée par la colle utilisée pour la confection des imperméables, Marie Joséphine doit faire un séjour au sanatorium de la rue Engeland à Uccle...

Intoxiquée par la colle utilisée pour la confection des imperméables, Marie Joséphine doit faire un séjour au sanatorium de la rue Engeland à Uccle…

bénéfices sont confisqués par ses parents qui lui laissent à peine assez d’argent de poche pour renouveler ses sous-vêtements! Cette situation ne la satisfait évidemment pas mais, sauf à se marier, elle n’a aucun moyen de s’y soustraire! Sa santé mettra cependant fin à cette situation: intoxiquée par les vapeurs toxiques de la colle utilisée pour les imperméables, elle devra

Marie-Joséphine, au début 1923, décide de s'affranchir du carcan familial en épousant Alberto, ungarçon gentil et prévenant, timide et  sans le sou... L'avnir y pourvoira pense-t-elle...

Marie-Joséphine, au début 1923, décide de s’affranchir du carcan familial en épousant Alberto, un voisin, garçon gentil et prévenant, timide et sans le sou… L’avenir y pourvoira pense-t-elle…

abandonner cette activité alors qu’elle atteignait sa majorité! C’est aussi l’époque où elle rencontre mon père et où, séduite avant tout par sa gentillesse et sa prévenance, elle décide de se marier avec lui. Le mariage aura lieu le 30 avril 1923, en calèche et sous la pluie! Pas de voyage de noce à l’époque, d’ailleurs le jeune couple a bien d’autres soucis! On n’avait d’ailleurs pas encore droit aux « congés de circonstances », et dès le lundi Alberto doit se rendre au travail, le chantier des cités-jardins de Lot-Ruisbroek.

Le 30avril 1923 se déroula sous la drache et les splendeurs de l'Hôtel de ville n’empêchèrent pas la compagnie d'être trempée!

Le 30avril 1923 se déroula sous la drache et les splendeurs de l’Hôtel de ville n’empêchèrent pas la compagnie d’être trempée!

Entretemps, Jeanne a elle aussi rencontré l’amour à Bruxelles, avec Marcel Demaret ex-volontaire de guerre, survivant de la première et meurtrière attaque de gaz allemande. Marcel travaillait aux chemins de fer, mécanicien spécialiste des locomotives à vapeur. Il souffre cependant encore de séquelles de son gazage, et celles-ci iront en s’aggravant jusqu’à le rendre invalide. Mais c’est aussi un très gentil garçon et, si je ne l’ai pas rencontré très souvent – car ils

Jeanne et Marcel. Ce dernier, héros de 14-18, était d'une grande modestie et ne parlait jamais de ses expériences. Dommage...

Jeanne et Marcel. Ce dernier, héros de 14-18, était d’une grande modestie et ne parlait jamais de ses expériences. Dommage…

s’établirent aux environs de Liège – j’ai toujours gardé le souvenir d’un homme plein d’humour malgré ses grandes difficultés de déplacement. Sa voix était aussi curieusement éraillée, d’où je suppose qu’il devait rencontrer de sérieux problèmes respiratoires. Il était aussi extrêmement modeste et c’est ma tante qui le forçait à exposer son abondante collection de décorations quand il venait, le 11 novembre, défiler avec les « anciens ». Ils passaient la journée chez nous, et je me souviens d’un jour, alors qu’elle lui agrafait ses « colifichets », qu’il en profita pour en reprendre discrètement certains sur la table et les glisser dans sa mallette, en me faisant un clin-d’œil! Il s’empressait d’ailleurs de les retirer avant de prendre le tram pour revenir à la maison!

L’Aventure…

Le mariage a parfois des conséquences assez inattendues! Mon père, désireux de régulariser sa situation d’état-civil avec les autorités de son pays, s’est rendu au Consulat Général d’Argentine – alors situé à Anvers – pour y faire enregistrer son changement. Mauvaise surprise: il apprend qu’il doit effectuer son service militaire là-bas, sous peine d’être considéré comme déserteur! Dans les années ’20, ce genre de réputation, même à l’étranger, était particulièrement dommageable. Les autorités argentines vont cependant se montrer généreuses et prêtes à aider au maximum leur citoyen: un navire de transport militaire, le « Bahia Blanca », allait faire escale à Anvers et elles y offrirent le passage non seulement pour mon père, mais aussi pour ma mère et pour ma grand-mère qui désirait retourner là-bas!  L’Aventure allait commencer!

 

Le bateau qui emporta la famille vers les nouvelles aventures...

Le « Bahia Blanca », bateau qui emporta la famille vers les nouvelles aventures…

 

 

 

 

 

 

 

 

Le « Bahia Blanca » était un transport de troupe de 18.500 tonnes, modernisé après la guerre (la Première!) qui transportait cette fois des avions en provenance de Hambourg, et qui devait charger des locomotives à Anvers. Une bonne occasion de rappeler que la Belgique était, à l’époque, un des principaux exportateurs de matériel de chemin de fer, principalement produit dans les ateliers wallons de Tubize, Familleureux, La Louvière et autres. Les locomotives « Tubize » étaient très réputées dans le monde entier et le restèrent jusqu’aux années ’50. Mes parents seront d’ailleurs les seuls « passagers » à bord pour toute la durée de la croisière. On peut parler ici de « croisière » parce que ce voyage, qui prenait généralement de 15 jours à 3 semaines, allait durer près de neuf mois! La situation des « passagers » était un peu spéciale: si ma mère et ma grand-mère étaient libres de leurs mouvements, mon père, considéré comme « mobilisé », ne pouvait quitter le bord qu’en compagnie d’un officier. Le « Bahia Blanca » fera d’abord escale à Las Palmas, aux Canaries, où mon père, ma mère et l’officier accompagnateur furent presque arrêtés comme espions, car ils s’étaient aventurés, par inadvertance, sur un terrain militaire comptant des fortifications camouflées, en suivant un sentier « pittoresque » dont les militaires espagnols ne connaissaient plus l’existence… Quittant les Canaries le bateau fera une traversée de l’Atlantique sans histoire pour atteindre San Salvador de Bahia au Brésil. De là débutera une série de « représentations » militaires et consulaires dans les divers ports de la côte brésilienne, pour atteindre Rio de Janeiro au moment du Carnaval. Un beau souvenir, mais aussi rapidement la fin du voyage, car le « Bahia Blanca » est rappelé à Buenos Aires et il faut bientôt reprendre la vie de tous les jours et solutionner les problèmes.

Le port de La Boca à Buenos Aires où le "Bahia Blanca" déchargera ses locomotives...

Le port de La Boca à Buenos Aires où le « Bahia Blanca » déchargera ses locomotives…

Pour Alberto, c’est facile: une escorte le conduira immédiatement à la caserne où il sera incorporé. Pour ma mère et ma grand-mère, il s’agira de trouver un logement et du travail, car la bourse n’est pas très remplie! Heureusement, ma grand-mère avait conservé là-bas des relations qui aideront rapidement à solutionner ces urgences…

Je n’ai malheureusement jamais essayé de dresser un compte-rendu de cet épisode de la vie de mes parents alors qu’ils me racontaient, parfois, certains de ses événements. Je n’ai donc pas de possibilité de fixer un temps exact, une date, à chaqu’un d’entre eux. C’est donc plus ou moins dans l’ordre que je vais essayer de poursuivre cette narration, espérant que des illuminations extérieures me permettrons d’y voir un peu plus clair!

Alors que mon père poursuivait son instruction militaire, et apprenait « à la dure » à parler l’espagnol, ma mère – qui s’était instruite sur le bateau et baragouinait déjà correctement la langue – avait pu se trouver une place de « gouvernante d’enfants » avec mission de leur apprendre le français. Elle fut rapidement intégrée à la vie familiale et accompagnait

Un carrefour à Buenos Aires, encore relativement calme à cette heure...

Un carrefour à Buenos Aires, encore relativement calme à cette heure…

souvent ses « patrons » lors de leurs sorties culturelles ou sociales. Elle fut toujours présentée comme « une amie de la famille » et acceptée comme telle, ce qui lui permis de se faire des relations très bien placées. Quand mon père pût – enfin – obtenir des permissions, elle fut à même de le présenter très favorablement un peu partout. Hélas, papa était plutôt un homme timide, et il ne sut pas profiter de certaines occasions qui lui furent offertes.

A l’époque Buenos Aires est déjà une cité « à l’américaine », avec des embouteillages sur ses énormes avenues, ses trams « modernes » utilisant des systèmes d’aiguillages commandés à distance, et la création d’un réseau de métro. Une ville bouillante d’activités faisant paraître Bruxelles comme une pauvre bourgade de province! Mais la population de la ville, en ces « folles » années, est pratiquement égale à celle de toute la Belgique… et même presque de celle de tout le reste du pays! L’Argentine était aussi, en superficie, 100 fois celle de notre pays! Mais elle manquait d’infrastructure et d’investisseurs, et la situation sociale y était plutôt moyenâgeuse (C’est seulement dans les années ’50, sous la présidence du Général Peron, que seront votées des lois sociales encore loin d’être aussi performantes que les nôtres!).

Si ma mère a pu se placer avantageusement, mon père – né à Buenos Aires –  se retrouve muté au Premier Régiment d’Infanterie celui des « Patricios ». Un régiment particulièrement fier d’être celui des « porteños » (habitants de Buenos Aires), chargé de la Garde présidentielle et de l’accueil des visiteurs de marque. Cela voulait dire aussi une discipline de fer, un drill incessant, une tenue impeccable, et quelques officiers à l’esprit particulièrement étroit! Discipline, drill, tenue: tout cela plaisait à Alberto, mais pas l’état d’esprit de certains officiers. Comme on dit: il faut « faire avec », et il participe bientôt à des grandes manœuvres en province.

 

 

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *